Dragon Ball Z OAV Special 2, L’histoire de Trunks

© Bird Studio / Shueisha, Toei Animation
Les variations, artistiques ou non, issues de l’univers foisonnant de Dragon Ball sont légions. De ce filon fort exploité, la Toei a tiré une quantité pléthorique de films de 45 minutes, à la qualité très hétérogène, la balance penchant malheureusement bien plus souvent vers la médiocrité que vers la qualité. L’histoire de Trunks, réalisé en 1993, est incontestablement la plus grande réussite du lot, s’imbriquant à la perfection dans l’immense toile mythologique créée par Akira Toriyama.
La
politique de la Toei en matière d’adaptation filmique de Dragon
Ball est généralement assez simple : elle se contente
de glisser des quêtes débouchant à un grand ennemi,
qu’elle place chronologiquement lors des moments d’accalmie
que propose la trame du manga : avant les Saiyajin, après Namek,
après Cell, etc… Les deux films spéciaux, Bardock le
père de Goku et L’histoire de Trunks ont cela de particulier
que leur base scénaristique est issue d’éléments
effectivement évoqués par Toriyama dans sa série, la
destruction de Vegeta-sei dans le premier cas, le futur après la
mort de Goku dans le second. A ce titre, les ficelles scénaristiques
paraissent dès lors beaucoup moins téléphonées,
le destin des héros n’étant pas dessiné à
l’avance comme il peut l’être pour les autres films (obligation
de survie de tous les personnages pour se fondre dans la chronologie de
Toriyama).
L’histoire de Trunks conte donc les évènements postérieurs
à la mort de Goku après son retour de Namek jusqu’au
départ de Mirai Trunks (Trunks du futur) 20 ans en arrière.
Autant le dire tout de suite, la copie est (presque) sans taches.
Scènes de destruction
Dans
le futur, Trunks s’oppose aux Cyborgs 17 et 18, Cell n’ayant
pas encore fait son apparition. Ces derniers font des méchants très
convenables, la représentation de leur furie génocidaire alliée
à leur volonté de destruction aveugle se faisant sans concessions,
bien que l’utilisation de l’ellipse soit assez fréquente.
Les cyborgs sont rentrés dans l’imaginaire humain comme une
menace mortelle, chacune de leurs apparitions se soldant par de nombreux
massacres perpétrés la plupart du temps en milieu urbain.
Un vieillard qui assiste à leurs exactions les qualifie de démons
(Akuma), laissant entendre une véritable terreur, allant au delà
de l’entendement humain, d’où l’utilisation de
termes puisant dans l’imaginaire relatif au surnaturel et à
la superstition. Ce statut démoniaque est nuancé par le comportement
des cyborgs : 18 prend plaisir à se balader dans une boutique de
vêtements, et demande à 17 de laisser la boutique intacte,
pour un usage ultérieur. Un matérialisme malsain, et très
intelligemment mis en scène. 17, quant à lui, s’amuse
à imaginer des petits jeux de massacre, parodiant une partie de cache-cache
ou encore chassant des habitants apeurés, en les menaçant
de les écraser avec la voiture qu’il conduit. 17 et 18 se comportent
donc comme des enfants, l’humanité étant leur jouet
et les inventions de celle-ci d’ironiques outils pour l’humilier
dans sa terreur. Cette hypothèse est corroborée par une scène
du film qui montre les deux cyborgs attaquer un parc d’attraction,
non pas dans le but de le détruire, mais simplement pour s’amuser
dedans. Leur premier meurtre intervient seulement lorsqu’un employé
tente de les retenir alors qu’ils resquillent. Une réaction
qui vient écraser d’un seul coup les symboles de l’autorité
(avec la destruction antérieure de l’armée).
Il
est donc logique de penser que le staff du film a voulu représenter
des cyborgs au comportement assimilable à celui d’adolescents
immatures, qui vivent de jeux puérils et de rébellion. Le
pouvoir hors du commun qu’ils ont dans les mains leur permet de détruire
tout ce qui les agace et de prendre ce qu’ils veulent. A ce titre,
ils ne connaissent pas de limite, et leur vision du bien et du mal est complètement
faussée, leur référentiel de pensée se fixant
uniquement sur eux, de manière totalement égoïste. De
fait il n’est pas interdit de ressentir un cynisme certain au visionnage
du film, tant les cyborgs semblent être le reflet d’une humanité
rompue à l’égoïsme et à la satisfaction
de ses désirs sans se préoccuper du sort de l’autre.
Enfants sans père après la mort de celui-ci (le docteur Gero),
ils ont été crées pour la domination et la conquête
du monde. Mais comme ils l’expliquent à Trunks, cela n’a
pas de sens pour eux : pour se démarquer du commandement «
paternel » ils font donc l’exact opposé, ils détruisent
ce qu’ils devaient dominer.
Et
par conséquent, commence alors un véritable génocide
: les humains sont des insectes à écraser, simplement parce
qu’ils vivent dans le monde qu’ils destinent à la destruction.
Cependant, ils prennent leur temps, tuer devenant un plaisir pervers, une
sorte d’interdit à constamment braver, mais qui perd peu à
peu de son sens ; ainsi, dans cette recherche effrénée du
« plaisir ludique », le meurtre est de plus en plus soumis à
des mises en scène pour le transcender. Et lorsque le jeu devient
lassant, tout est détruit d’un coup : les cyborgs ont cela
de terrifiant dans leur comportement qu’ils sont cohérents
avec les actions d’un adolescent en pleine révolte.
Les repères de Trunks
Bien qu’étant une épopée
dramatique mâtinée d’action, l’Histoire de Trunks
n’en reste pas moins focalisé sur le personnage de Trunks,
mettant à nu ses sentiments et son rapport à la vie au fil
des péripéties. Son enfance, balancée entre l’amour
de sa mère et sa haine pour les cyborgs l’ayant privé
de père, fait de Trunks un personnage en mal de repères,
contraint de subir quotidiennement les annonces des divers massacres perpétrés
par les cyborgs. De fait, conjointement à sa haine pour eux se
développe un sentiment d’adoration vis-à-vis de Gohan,
unique combattant à encore oser faire face à la menace.
Ce dernier endosse donc une casquette de mentor, mais prend également
la place laissée vacante par Vegeta, celle du père. Trunks
étant un adolescent dont le développement a été
marqué par de nombreux drames, il redirige sa révolte contre
les responsable de tous ces manques, qu’ils soient affectifs (toutes
les vies supprimées) ou psychologiques (l’impossibilité
de mener une vie normale).
Cette vision magnifiée de Gohan est fortement palpable tout le
long du film. Lorsqu’il apparaît pour la première fois,
son arrivée est accompagnée d’une musique héroïque
et de nombreux zooms sur des parties de son corps, le tout entrecoupé
de lourds effets sonores. De plus, le fait que Trunks soit justement le
seul spectateur de la scène est évocateur: ce qui se déroule
sous les yeux du spectateur est interprété par la fougue
du jeune demi-humain. Gohan est donc plus d’un titre un personnage
central dans le cheminement de Trunks parce qu’il sert justement
de modèle à ce dernier, lui donnant une idée de ce
à quoi ressemblait le monde de Dragon Ball avant qu’il
ne soit réduit à sa plus simple expression.
Mais Gohan, symbole d’un passé d’ores et déjà
révolu, est destiné à disparaître. D’où
un sentiment persistant de passage de relais.
De la notion d’impuissance
Lorsque
Trunks décide de résister de toutes ses forces contre les
cyborgs, il demande à Gohan de l’entraîner. Son premier
combat contre eux permet au spectateur le sentiment qui règnera
en maître sur tout le film, allant même jusqu’à
se l’approprier pour devenir le thème central de l’œuvre:
l’impuissance.
En effet, malgré les nombreux combats qui jalonnent le film, jamais
les créateurs ne donnent la moindre indice qui pourrait laisser
penser que la victoire est possible. Il semble évident dès
le début que la défaite sera inéluctable, les monstres
surpassant de loin la puissance des combattants terriens.
Agissant de conserve, ils ne laissent aucune chance à un Gohan
capable d’en vaincre un à la fois, mais complètement
dépassé lorsqu’il s’agit de faire face aux deux
réunis. Et avec la mise en avant de Trunks, le même schéma
narratif se reproduit: lorsqu’il combat aux côtés de
Gohan, il est trop faible et devient un poids pour lui. Et lorsqu’il
atteint enfin un niveau de puissance convenable, il est livré à
lui-même et se retrouve dans la situation qui était celle
de Gohan au début du film. Le désespoir de Trunks est palpable
et mis en relation avec les crises de son adolescence: de la naïveté
au départ, on passe ensuite par un sentiment d’échec,
puis de détresse, et enfin d’orgueil. Lorsque le film s’achève,
à force de leçons, Trunks est presque un adulte. Bien que
ce soit quelque chose de classique, ce parti pris surprend lorsque l’on
connaît la noirceur qui se dégage de l’œuvre.
Il est donc clair que ce qui est mis en avant, c’est la notion d’échec,
qui, dans ce contexte, sert de moteur pour avancer et devenir enfin adulte.
Les trois combats mis en scène dans le film proposent tous un déroulement
presque identique, le combat étant perdu d’avance et ne menant
à chaque fois qu’à une perte, d’importance variable.
On sent qu’ils ont chacun un sens, que ce sont des éléments
prépondérants dans ce qui va amener Trunks à être
le personnage que l’on connaît.
De
fait, le visionnage laisse un sentiment d’amertume prononcé.
Loin de la baston joyeuse et défoulante qui fait le quotidien de
la série originelle, on est en face d’une véritable
descente aux enfers, violente et suffocante. Les représentations
se font sans concessions et les défaites qui s’enchaînent
ne laissent pas le temps d’espérer: on pense aux pupilles
vides du cadavre de Gohan, ainsi qu’à la mise en scène
de sa mort, arrivant lors d’un passage que l’on pourrait pourtant
qualifier de banal, et uniquement préfigurée par une pluie
torrentielle. Avec L’Histoire de Trunks, la Toei parvient à
surprendre un spectateur pourtant blasé, rompu aux retournements
de situation attenants à l’univers de Toriyama. C’est
donc là la principale réussite de ce film: par le noirceur
d’une narration unilatérale, le spectateur est amené
à reconsidérer sa façon de concevoir le monde de
Dragon Ball tel qu’il le connaît. L’usage récurrent
d’une musique aux sonorités très proches de celles
du requiem, avec l’utilisation d’instruments tels que l’orgue,
renforce le la mélancolie qui s’installe: presque sans pathos,
on est confronté à un autre pan d’un univers duquel
on attendait plus guère de surprises.
Réussite incontestable, L’histoire de Trunks s’incère sans difficultés dans l’univers crée par Toriyama. Il en devient même un indispensable, chose dont peu d’adaptations originales de la Toei peuvent se targuer.
Bp
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