Quand un manga qui parle de musique est adapté en anime, c'est toujours avec un peu d'anxiété que les fans attendent les annonces des artistes qui travailleront dessus. Dans le cas de Nana, et après le massacre musical du film, les producteurs ont décidé de faire appel à Anna Tsuchiya (pour Nana et Blast) et à Olivia (pour Reira et Trapnest). Bonne nouvelle, car les deux artistes étaient déjà plus ou moins réputées pour la qualité de leur travail. En juillet dernier, lors de Japan Expo, Olivia Lufkin nous a fait le plaisir de venir en France.
A cette occasion, nous l'avons rencontrée...
A quelques jours de la sortie du tome 18 de Nana, nous vous proposons une interview de la chanteuse.
Vous êtes née à Okinawa, votre père est américain et vous avez passé une grande partie de votre vie aux Etats-Unis. Finalement, que représente le Japon pour vous ?
Ce que représente le Japon pour moi ? Euh... Je ne sais pas trop. D'abord, ma famille. Et puis, c'est tout de même une moitié de mon être ! Ca fait parti de moi. En tout cas, je ne parlais pas vraiment japonais quand j'étais enfant. J'ai commencé à apprendre le japonais à l'âge de seize ans. Quelque part, j'étais beaucoup plus américaine que japonaise. J'allais à l'école américaine, nous parlions toujours en anglais à la maison. Et puis nous vivions dans la base militaire1. Nous sortions parfois pour aller voir notre famille japonaise, nos amis. Donc c'est difficile de dire ce que représente le Japon pour moi. En tout cas, Okinawa est une île très musicale. Tout le monde joue toujours du shamisen2, pour la nouvelle année, ou pour les différentes fêtes. Et puis, ils y a plein de festivals tout au long de l'année ! Donc voilà, la musique d'Okinawa, et tout son mode de vie traditionnel, ça m'a marqué.
En tant qu'enfant métisse, que pensez-vous du Japon actuel et de l'influence que ce pays pourrait avoir dans le monde d'aujourd'hui ?
J'espère qu'un grand nombre de personnes vont commencer à s'intéresser à l'art japonais. Je vais souvent voir des films japonais au cinéma, et on se rend compte que le public s'élargit. Et je crois que de plus en plus de personnes vont s'intéresser au Japon, car ce pays a réellement la capacité de toucher un très large public. Je trouve que l'art japonais est magnifique, et c'est donc une très bonne chose que les gens s'y intéressent.
Pour écrire des chansons en japonais, vous préférez, dans un premier temps, écrire vos textes en anglais, puis les traduire ensuite en japonais. En procédant de la sorte, ne risquez-vous pas de perdre la poésie et le rythme du japonais ?
J'écris mes chansons en anglais, et quelqu'un d'autre les traduits en japonais. Et comme ce sont deux langues vraiment très différentes, dans un second temps, on discute ensemble de ce que cela donne et on essaie d'arranger au mieux les paroles, de corriger le tout. C'est horriblement difficile, c'est même la partie la plus difficile. Il y a eu tant de fois où on a annulé des chansons, car ça n'allait pas du tout. Malgré tous nos efforts, ça ne collait pas, ça ne fonctionnait pas. En tout cas, on fait toujours notre maximum !
Lors de vos débuts musicaux, vous avez collaboré avec Jean-Michel Jarre pour chanter sur la chanson de la coupe du Monde 1998 en France. Pouvez-vous nous dire comment s'est passée cette expérience ?
Je crois que Komuro Tetsuya, le producteur3, pensait probablement à moi depuis le début. Ils ont fait cette chanson ensemble, et ensuite ils se sont demandés quel genre de voix ils voulaient dessus. Ils cherchaient « une voix céleste, qui chanterait en anglais, mais avec un timbre plutôt angélique ». Et donc, Komuro-san a très vite dit à Jean-Michel Jarre : « Je crois que j'ai la fille qu'il nous faut ». Il lui a envoyé le CD auquel j'avais participé, et c'était dans la poche. J'ai volé directement à Los Angeles, j'ai enregistré le single. J'ai eu l'occasion de rencontrer Jean-Michel Jarre à Tôkyô, on a fait beaucoup de plateaux télé ensemble... C'était vraiment très marrant. On a bu beaucoup, vraiment beaucoup de vin ! J'ai été un peu bourrée. Et puis, on a aussi donné un concert à Hong-Kong. Mais je n'ai pas eu la chance d'aller en France à cette occasion.
Vous avez toujours voulu avoir une carrière à l'international. N'est-il finalement pas paradoxal qu'au moment où vous êtes en train d'atteindre cet objectif, votre musique se japonise ?
C'est parce que je travaillais sur l'anime Nana que ma musique se japonise en ce moment. A l'origine, ma musique était différente. Avec Nana, ce sont des musiques d'Olivia inspirées par Reira. Il y a un filtre, ce n'est pas complètement moi. Pour le moment, mon audience est composée de fans de Nana. Donc, je ne peux pas faire complètement comme à mon habitude. Si je me lâchais complètement, les spectateurs écouteraient les morceaux et diraient « mais c'est quoi ce truc ?! j'comprends pas ce qu'elle nous fait ». Et puis, ça serait fini. C'est pour ça que je dois, dans une certaine mesure, naviguer entre ce que je suis, et ce qu'est ce projet Nana ; trouver un équilibre pour que mes deux publics comprennent ma musique, et qu'ensuite les fans de Nana s'intéressent éventuellement au reste de ce que je fais. J'ai beaucoup de différents projets avec mes amis, et aussi mon frère. Et je pense donc que dans le futur, il va y avoir d'autres projets...
Depuis votre album "The lost lolli", votre frère est très présent dans la création de vos albums. Dans la mesure où vous avez grandi dans une famille très musicale, votre relation à la musique est-elle indissociable de vos relations familiales ?
En fait, mon père et ma mère ont toujours été amateurs de musique. Mon père joue de la guitare classique. Et alors, on devait toujours « supporter » de la musique classique. Chaque matin, tous les matins, sans exception. Et au bout d'un certain temps, avec mon frère et ma soeur, on a fini par se dire « Mon dieu ! Mais arrêtez-ça ! Passez nous autre chose ! ». Mais ça nous a naturellement donné à tous les trois des bases de musique classique... Et tandis qu'on grandissait, on a tous essayé des instruments différents, nous étions toujours sur scène. On faisait des expérimentations musicales, on cherchait à faire de la musique bizarre. Et maintenant, c'est toujours pareil, nous sommes restés les mêmes. Sauf que nous avons tout de même progressés, j'espère. On continue à faire de cette façon, pour s'amuser, tous ensemble. Parfois, quand on se voit, on s'amuse à écrire des chansons de hip-hop, comme ça, juste pour le fun. On fait beaucoup de choses dans cet état d'esprit, des chansons, mais aussi les clip vidéo pour aller avec. Quand on se retrouve tous les trois, on est vraiment comme un groupe, avec une énergie bien particulière. Et on adore faire ça ! Oh, qu'est-ce qu'ils me manquent !
Donc vous avez probablement des projets avec eux ?
Oui ! Très clairement ! Avec mon frère, nous faisons beaucoup de musique à côté de mes projets. Des trucs bizarres, avec des grognements... Et avec ma soeur, on fait souvent des expérimentations avec des voix lancinantes de filles qui parlent.
L'esthétique de votre dernier clip, Stars Shining out, est très proche des dessins présents sur votre site (ceux que vous avez réalisés pendant votre hiatus). Par rapport à d'autres titres de votre dernier mini-album, ce titre vous est-il plus cher ?
En fait, à chaque fois que j'écris une chanson, ça correspond toujours à quelque chose qui est arrivé dans ma vie. Je n'aime pas me forcer à faire les choses, j'essaie plutôt de faire sortir ce qui est en moi, ce qui m'arrive. Donc tout s'enchaîne, tout est lié.

Votre retour musical après deux ans d'inactivité s'est effectué via l'anime de Nana. N'avez-vous pas peur que votre image d'Olivia Lufkin ne s'efface complètement derrière celle de Reira ?
Oui, j'étais tout de même un peu inquiète. Mais j'ai juste essayé de mettre ça de côté. Je me suis dit qu'il fallait que j'aille au-delà de cette crainte. J'ai envoyé chier tous ces sentiments néfastes ! De mon point de vue, c'est un projet comme un autre, j'avais envie de le faire. Moi, tant que je peux continuer à m'épanouir, en accord avec moi-même, avec ma musique, c'est ce qu'il y a de plus important. Donc, ça ne me posait pas fondamentalement de problème.
Globalement, comment se déroulait le travail pour composer les chansons de Reira ? Dans quelle mesure Ai Yazawa était-elle impliquée ?
Oh la la ! Mais elle était LA responsable. La Responsable de TOUT ! Il y avait vraiment beaucoup d'étapes. On faisait le premier essai, on l'achevait, on leur présentait. C'était oui ou non, on le corrigeait, et on le validait, encore et encore. Et puis, on passait à l'étape suivante, et ça recommençait. De l'arrangement, jusqu'aux chansons, en passant par les paroles, les clips, les jaquettes… Tout ! Elle contrôlait complètement ce projet, et finalement nous n'avions pas tant de liberté que ça.
Y avait-il une concertation entre Anna Tsuchiya et vous-même pour composer les chansons relatives à Nana, de sorte que l'anime ait une cohérence musicale ?
En fait, on se voyait très souvent. Et forcément, nous avons beaucoup parlé ! Mais plutôt de toutes les choses un peu folles qui nous arrivaient ! Et puis on en riait. On se parlait « Moi, je voudrais faire des trucs comme ça ». « Moi plutôt comme ça ! ». enfin, c'était des discussions assez classiques en tant que femmes et artistes.
Lors de précédentes interviews, vous avez affirmé vous sentir proche du personnage de Reira. En quoi ?
Déjà, Reira est métisse américano-japonaise. Et puis aussi, même si elle est une grande star, que son groupe fait partie des hits, on se rend très vite compte qu'elle a du mal à être proche des gens, de la société. Elle vit dans son propre monde, elle est très solitaire, elle a des difficultés à s'exprimer, elle est très respectueuse des autres, calme et discrète. Mais dans le fond, les gens ne la comprennent pas vraiment, pas profondément. Et je crois que j'ai été un peu pareil. Quand j'avais seize ans, je ne parlais pas très bien japonais, alors que je faisais mes débuts en tant qu'idole4. Le groupe a bien marché, mais c'était très dur pour moi de me faire des amis, de comprendre ce qui se passait autour de moi. Je ne parlais pas très bien japonais, donc je ne pouvais pas vraiment exprimer ce que j'étais. Et du coup, on me voyait aussi comme cette fille calme et respectueuse. Il y a vraiment beaucoup de ressemblances. Elle a du mal à communiquer... Oh la la ! Nous avons vraiment beaucoup de points communs !
Hier, vous étiez-en concert à La Locomotive. Qu'avez-vous pensé de votre premier concert en France et du public ? Comment cela s'est-il passé ?
Oh ! C'était vraiment génial, incroyable ! C'était très fort, le public, et leurs voix ! Cette emphase, et toute cette énergie. C'était comme une grosse vague qui me venait dessus. J'ai vraiment ressenti cet échange important avec le public, celui-là même qui vous donne de l'énergie pour continuer. Quand je me suis plantée, j'étais un peu dégouttée, mais bon...5 J'ai essayé de l'oublier, et j'ai continué mon concert, c'est ce qu'il y avait de plus important. Tout le monde a eu l'air de s'amuser, le groupe a assuré ! L'acoustique aussi était très bonne. Et moi, j'ai vraiment passé un très bon moment.
Pour finir, avez-vous un petit message à adresser aux lecteurs français de Nana ?
J'ai vraiment donné mon maximum quand j'ai écrit les chansons de l'anime de Nana, et j'espère vraiment qu'ils vont les aimer. Et puis, je remercie tous ceux qui sont venus m'écouter, et j'espère que je pourrais revenir très prochainement en France, car je serai très contente de les revoir !
Interview réalisée en juillet 2007, à l'occasion de Japan Expo.
Merci à Olivia d'avoir répondu à nos questions, et à l'équipe de Wasabi Record.
1. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le gouvernement des Etats-Unis a installé une base militaire sur les îles d'Okinawa. Stratégiquement parlant, placée en plein dans l'océan pacifique, cette base est une des plus importantes de la zone. De manière fort logique, de nombreux américains sont donc venus s'installer à Okinawa. Hélas, la cohabitation ne se fait pas sans mal, et fréquemment, la presse relate des incidents impliquant des militaires...
2. Le shamisen, ou shyamisen, est une guitare traditionnelle d'Okinawa. Quand on se promène à Okinawa, aujourd'hui encore, il n'est pas rare de croiser dans un restaurant ou une gargote un client qui sort son shamisen pour mettre l'ambiance. Cette guitare a trois cordes peut-être utilisée aussi bien seule, qu'en accompagnement d'autres intruments traditionnels tel que le shakuhachi (flûte en bambou). Une des spécifités du shamisen, c'est qu'entre chaque morceau, il faut réaccorder les cordes.
3. Komuro Tetsuya est un musicien, mais aussi et surtout un des producteurs des plus réputés au Japon. Il a entre autres produits des artistes tel que Namie Amuro, Ami Suzuki ou même Speed. Il est aussi, par exemple, le pianiste du groupe Globe.
Son site officiel : http://www.komuro.net
4. A l'âge de 16 ans, Olivia a fait ses débuts professionnels dans le groupe d'idoles D&D (Dance & Dream). En deux ans, le groupe sortira cinq single, avant qu'Olivia ne se sépare pour lancer sa carrière solo. C'est précisemment à ce moment-là qu'elle chantera la chanson de la coupe de monde de football.
5. La dixième chanson du concert était « Real Love », jusqu'alors inédite. C'était la première fois qu'elle l'interprétait en live, et peu de temps après le départ, elle a interrompu son groupe. Un problème et timing et de tempo, probablement. Ils ont alors repris la chanson, et le reste du concert s'est déroulé sans encombre. Pour un live report très complet, rendez-vous sur Jame :
http://www.jmusiceuropa.com/fr/article.php?id=2762
Liens externes :
Site officiel d'Olivia :
http://www.avexnet.or.jp/olivia/index.html
Site de Wasabi Records :
http://www.wasabi-records.fr