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Mémoires d’une geisha

Mémoires d’une geisha, ou la dernière bouse made in Hollywood. Et pourtant, le casting avait de quoi laisser rêveur : Zhang Ziyi, Gong Li, Michelle Yeoh, Ken Watanabe et Koji Yakusho dans un même film ! Hélas, Rob Marshall, malgré les 85 millions de dollars de budget qui lui ont été accordés, a été incapable de tirer les qualités présupposées du roman d’Arthur Golden. Dommage, voire complètement scandaleux.

Les jaunes, c’est tous les mêmes !

Avant de rentrer dans le vif du sujet, on est obligé de s’arrêter sur les polémiques qui ont entouré la sortie de ce film. Des Chinoises dans des rôles de geishas japonaises ?! D’un côté comme de l’autre de la mer du Japon, une telle distribution a choqué. Si au Japon, on a été outré par le fait que des Chinoises interprètent des geishas (l’âme même de l’art traditionnel de leur pays), les réactions en Chine ont été encore plus virulentes. La pauvre Zhang Ziyi a vu sa cote de popularité baisser en flèche, se faisant traiter de « pute japonaise » (et j’en passe). Un bel exemple d’intolérance, qui reflète les relations très tendues qui existent, hélas aujourd’hui encore, entre le Japon et ses pays voisins. D’un point de vue strictement européen, on regardera cette distribution d’un œil plus curieux. Après tout, des Français ont déjà été joués par des acteurs de nationalités différentes, ça n’a jamais choqué personne. En poussant la logique à l’extrême, on pourra même dire que c’est l’essence même du rôle de l’acteur de pouvoir interpréter un rôle, et ce quelque soit sa nationalité. En soi, donc, petits Européens que nous sommes, n’avions aucune raison d’être choqués.

photo1Oui mais… Là où le bâs blesse, c’est quand les responsables américains du projet répondent aux insurgés asiatiques en affirmant que « pour les Américains, il n’y aucune différence entre une actrice japonaise ou chinoise ». Geuh !!! De tels propos dans la bouche d’une personnalité aussi notable que Steven Spielberg ont de quoi choquer. On frôle la xénophobie, tout au moins le racisme. Devait-on en attendre plus d’un réalisateur qui ne cesse de filmer Tom Cruise, personnalité qui revendique haut et fort son appartenance à la scientologie ? De tels propos sont d’autant plus choquants que, le film surfe justement sur la vague de la popularité que la culture asiatique connaît dans le monde. En prouvant leur méconnaissance sur le sujet, Spielberg et Marshall annonçaient déjà le massacre : un réalisateur qui ne connaît rien à l’Asie pouvait-il raisonnablement faire de Mémoires d’une geisha un film de qualité ? La réponse est aujourd’hui bien évidente…

Finalement, bien plus que le fait que des Chinoises interprètent des Japonaises, c’est la ligne de défense, à la limite du racisme, de Spielberg et Marshall qui a de quoi choquer.

Feu de paille

Là où Arthur Golden, dans son roman, s’attardait sur les détails, décrivant sur de longues pages différents détails de la vie des geishas, Rob Marshall n’utilise que des procédés superficiels pour les mettre en scène. Il faut dire que le sujet était difficile : geisha, muse des arts, subtile et envoûtante, parfois racoleuse, mais jamais fondamentalement vulgaire. Prendre des actrices présupposées sensuelles et les poser sur des décors faussement envoûteurs ne suffit hélas pas à sublimer le personnage complexe qu’est la geisha.

La première scène du film nous met en garde. Un pauvre père de famille décide de vendre sa fille. Une situation qui aurait pu être déchirante, mais qui finalement n’implique pas du tout le spectateur. Une fois encore, le magnifique paysage ne suffit pas à sauver la scène. Marshall ne maîtrise rien, il filme, plan après plan, sans aucun talent, des adieux qui sonnent hélas très creux. Dès lors, difficile de se sentir impliqué par le destin dramatique de la petite fille (qui plus est, interprétée très maladroitement par la jeune actrice Suzuka Ohgo).

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Autre exemple flagrant : la scène de la danse, supposée apothéose de la vie artistique de l’héroïne. Dans les faits, un vrai massacre ! Marshall ne fait rien avec sa caméra, il la pose, il change maladroitement ses angles de vue. Soporifique, tout simplement statique. Exactement à l’opposé de ce qu’on est en droit d’attendre d’une telle scène. Pour pallier son manque de talent, le réalisateur joue sur l’éclairage et la neige. Une scène sombre, un simple éclairage, si la photographie est excellente, cela ne suffit hélas pas à capter l’essence même de l’Art complexe qu’est la danse. Marshall se contente de filmer une femme qui gigote.

On pourrait multiplier les exemples tant ils sont nombreux. De la scène de la tentative d’évasion par les toits (la douleur présupposée de la fillette n’apparaît pas du tout aux yeux du spectateur) à celle où Sayuri séduit un passant d’un simple regard (aucun effet sur l’individu masculin que je suis, mais décrédibilisée par une mise en scène grotesque) en passant par la scène de l’infidélité dévoilée (théoriquement, apogée du drame que vit l’héroïne), Marshall s’écrase dans sa nullité, compensant ses lacunes formelles par des paysages, des décors et des plans superficiellement esthétisants. On se retrouve au final avec un film sans émotions, sans âme.

L’expressivité d’une boite de conserve

Hélas, les qualités des différents acteurs n’auront pas suffit à sauver le film. Est-ce parce qu’on ne leur a pas laissé suffisamment de marge de manœuvre ? Est-ce à cause de cet anglais maladroitement utilisé ? Est-ce à cause de ces lentilles de contact bleu fluo que porte Zhang Ziyi ? Probablement un peu à cause de tout ça.

photo4Le choix de l’anglais comme langue pour ce film est tout à fait compréhensible dans la démarche commerciale de Rob Marshall : comment vendre un film au pèquenot de base américain autrement ? Mais « nécessité d’être rentable » ne rime pas avec « qualité ». Résultat, les dialogues sonnent faux tant les acteurs sont mal à l’aise avec l’anglais maladroit qu’on leur impose. Intonations étranges, phrases cadencées pour le moins bizarrement… Au final, les acteurs semblent incapables d’interpréter leurs dialogues : ils se contentent bien souvent de les réciter. L’effet de distanciation est immédiat, tout cela sonnant bien trop faux. Pire que tout, quelques répliques en japonais viennent « agrémenter » le tout, vraisemblablement pour donner plus de crédibilité au film. Peut-être aussi pour faire plus « cool ». Parce que c’est vrai que pour le spectateur lambda, c’est quand même hyper folklorique d’entendre une phrase en japonais ; c’est tendance, vous comprenez ! En outre, l’utilisation même de l’anglais induit une autre boulette non négligeable : l’impact de l’arrivée des soldats américains au Japon est complètement amoindri. En effet, les différents pseudo Japonais qui peuplent ce monde factice continuent à s’exprimer (en anglais) avec la même aisance. Aucun choc culturel, aucune difficulté de communication. Une erreur stratégique grave…

photo4Mais retournons sur la pauvre Zhang Ziyi et ses lentilles de contact. Les yeux bleus de Sayuri sont censés être un de ses plus grands atouts, une rareté qui lui procure un charisme hors du commun. Oui mais, le bleu fluo, ça fait quand même tâche : on peut avoir les yeux « couleur du fleuve » sans pour autant avoir un regard radioactif. D’autant plus dommage que cette couleur trop criarde, ajoutée à la fine couche de la lentille, coupe véritablement l’intensité potentielle des regards de l’actrice. Son regard, mono expressif tout au long du film, dérangera bien plus qu’il ne charmera. Une fois encore, avec un tel budget, on était en droit d’attendre un résultat de meilleure qualité… Euh, pardon : un résultat tout court.

Finalement, seule Gong Li tire son épingle du jeu : passant de la bienveillance à la mesquinerie en passant par la soumission, son personnage est le seul à peu près complexe de l’histoire. Dommage, car potentiellement, tous les protagonistes auraient pu être intéressants. Mais à cause de sa méconnaissance du sujet, Marshall survole l’univers des geishas, aucun enjeu n’est véritablement explicité. Trop de raccourcis scénaristiques, trop de scènes absentes. Résultat, Mémoires d’une geisha brille par l’inconsistance de ses personnages.


 

Au pays du soleil dégoulinant

Une histoire niaise directement héritée du roman, voilà ce que nous offre Mémoires d’une geisha. Mais là où le livre évite de tomber dans de trop gros clichés, Marshall s’enfourne dedans. Autant d’un point de vue scénaristique que culturel, le spectateur pleurera devant tant d’ignorance.

Premier constat, les femmes, censées être au centre du récit, rentrent toutes dans des clichés vus et revus : l’héroïne au destin tragique, la fausse vraie fausse copine (inter changez les adjectifs selon votre convenance) ou bien la mentor au grand cœur. Tout cela ne serait pas fondamentalement grave si le tout était traité avec subtilité et nuance. Mais Marshall y va avec la finesse d’un marteau piqueur. Les émotions sont maladroitement jetées à l’écran pour que le spectateur soit ému. Oui, mais la mayonnaise ne prend pas, au contraire même, certaines scènes sonnent horriblement faux tant le réalisateur en a fait trop (typiquement, la scène de sexe déjà évoquée plus haut est d’une lourdeur incroyable tant la mise en scène pèche).

photo5Le film laisse une impression d’autant plus désagréable que, summum dans la nullité, la conclusion est d’une mièvrerie digne des plus grosses productions américaines. Ah bah tiens, quel hasard ! Le tout mis en scène de manière catastrophique : la malheureuse Sayuri avance lentement, et peu à peu elle commence à espérer… Oui mais, au détour d’un regard (= un plan de caméra d’une banalité affligeante), elle a peur que tout son rêve ne s’effondre : et si ce n’était pas le bon qui l’attendait ? Mais tout doucement, au détour des arbres, le miracle se produit : l’homme de sa vie apparaît devant ses yeux… Bla bla bla ! Vous avez compris le tableau, je vous épargne les détails.

Quand l’Art parle de l’Art, on est en droit d’attendre un résultat de qualité. Hélas, Mémoires d’une geisha n’est que la représentation d’un grotesque cirque. Les acteurs, enfermés dans les cages des clichés occidentaux sur l’Asie, sont les dociles félins de cette énorme mascarade. Plutôt que de capter l’essence même de l’Art, la grâce d’une femme et la complexité des relations humaines, Marshall se contente de filmer vulgairement une beauté superficielle. N’entrant jamais dans le vif du sujet, le réalisateur passe finalement à côté de tout son film. Un bel exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Hélas on ne se fait pas d’illusion : en France, comme ailleurs, la machine à fric qu’est Mémoires d’une geisha atteindra son principal objectif.


Saishû Heiki Kareshi

© Columbia Pictures/Mars Distribution